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Peut-on mettre de l'écriture inclusive dans les sous-titres ?

Temps de lecture : 12 minutes

Introduction

Récemment, j’ai regardé la saison 3 de la série Heartstopper sur Netflix. Au cours de l’épisode 7, lors d'une scène, les sous-titres pour sourds et malentendants comportaient de l’écriture inclusive avec le point médian.

En voyant ces sous-titres, je me suis demandée si c’était pertinent de mettre le point médian. Est-ce gênant ? Lisible ? Utile ? C’est pourquoi j’ai sondé mon entourage pour recueillir leurs avis. J’avais déjà un point de vue, mais il était intéressant d’avoir les opinions des autres. J’ai donc interrogé quelques personnes sur Instagram, Mastodon et Bluesky, et j’ai reçu des réponses très pertinentes. En fonction de ces retours, je vais vous faire part de mes réflexions dans cet article.

Avant toute chose, je m’excuse d’avance si cet article n’est pas accessible ou lisible à cause des points médians. Je sais qu’il est conseillé d'éviter leur utilisation pour des raisons d’accessibilité, notamment pour le lecteur d’écran qui restitue ce point médian différemment selon le type de logiciel (voir l’excellent article Écriture inclusive : le point d’hyphénation rend-il vraiment meilleure la lecture par les lecteurs d’écran ? (nouvel onglet) de Julie Moynat sur le sujet).

Pour les exemples ci-dessous, j'utiliserai le point médian car c’est ce qui est utilisé dans les sous-titres.

Je ne citerai pas l'argument de l'inaccessibilité du point médian pour les personnes dyslexiques afin de justifier son exclusion. Les personnes dyslexiques ne devraient pas être utilisées comme prétexte pour dénigrer le point médian. Certaines peuvent effectivement en être gênées, tandis que d'autres ne le sont pas. Chaque personne réagit différemment.

Le point médian a son utilité, mais il est important de l’utiliser dans de bonnes conditions. On peut s'y opposer sans invoquer systématiquement l'argument dys. Il est légitime d'être contre son utilisation, tout simplement.

Le cas Heartstopper

J’ai vu la saison 3 de l’excellente série Heartstopper sur Netflix qui aborde les sujets de la sexualité et du genre avec pédagogie et bienveillance. C’est une série qui fait du bien.

Comme le montrent ces trois captures d’écran - même si elles soient noires pour des raisons de droits d’auteur - ces trois phrases (venant des sous-titres pour sourds et malentendants) sont rédigées en écriture inclusive avec le point médian.

tu es trop attentionné•e
tu m'a accueilli•e chez toi, tu m'as aidé•e à déménager
tu m'as emmené•e faire du shopping

Quand une personne est non-binaire, il ne faut pas la genrer d’où l'utilisation de l’écriture inclusive avec le point médian dans cette scène. En effet, lorsqu'on s’adresse à une personne non-binaire, il convient d'utiliser un langage neutre.

Pendant toute la saison, Darcy, un personnage féminin, se pose des questions sur son genre. Jusqu’à ce moment, les sous-titres n’avaient pas de point médian parce que on s'adressait à Darcy au féminin. Lors de cette scène, Darcy admet enfin qu’iel est non-binaire, ce qui explique l'emploi de l’écriture inclusive avec le point médian.

Le problème vient du fait que le français n'est pas une langue neutre, contrairement à l'anglais. Étant donné que la langue française n'est pas neutre, la procédure pour éviter de genrer une personne consisterait alors à utiliser une écriture inclusive avec le point médian.

Pour autant, cette utilisation est-elle vraiment accessible pour les personnes qui ont besoin de sous-titres ?

Accessibilité des sous-titres

Quand j'ai vu cet épisode, j’ai interrogé des personnes sourdes et malentendantes sur la présence de l’écriture inclusive avec le point médian dans les sous-titres. Beaucoup y sont opposées, bien qu’elles reconnaissent que ça avait du sens d’avoir une écriture inclusive lorsqu'un personnage est non-binaire.

La principale objection est que cela ralentit la lecture, car elles sont habituées à lire rapidement. Dès que les sous-titres sortent du cadre habituel, cela crée une gêne. Il faut dire que, dès que les sous-titres sortent du cadre et ne respectent pas les bonnes pratiques, nous nous tiquons plus facilement.

Actuellement, de nombreuses vidéos présentent des sous-titres illisibles pour les raisons suivantes :

  • des sous-titres non contrastés : ils sont trop clairs ou trop éclatants ;
  • des sous-titres qui clignotent sans arrêt ou qui bougent dans tous les sens ;
  • des sous-titres s’affichant mot à mot ou en mode karaoké ;
  • des sous-titres remplis d’émojis ;
  • des sous-titres qui défilent à toute vitesse sans avoir eu le temps de les lire ;
  • des sous-titres avec des fautes d’orthographe ;
  • des sous-titres ayant une police non adaptée ;
  • des sous-titres sont trop petits ou trop gros pour les lire.

En plus de ces problèmes, supporter le point médian devient une charge mentale supplémentaire.

Il y a de quoi. J'en parlais déjà dans mon article Comment continuer à bien sous-titrer les vidéos ? pour dénoncer ces pratiques qui rendent les sous-titres inaccessibles.

Revenons au point médian. Est-ce une question d’habitude ? Peut-être, mais cela implique quand même une énergie supplémentaire à devoir déchiffrer chaque sous-titre avec des points médians, ce qui allonge aussi le temps de lecture.

Les sous-titres doivent être rapides et faciles à lire. Le point médian peut rendre la lecture inconfortable, surtout pour les personnes ayant des difficultés de lecture.

Sur Netflix, il y a quelques années, une bande-annonce était diffusée comportant des sous-titres avec les points médiants. Ceux-ci étaient illisibles et incompréhensibles surtout à cette vitesse. C'était la première fois que je voyais une telle vidéo et ça m'a marqué.

Impassibles,

sensibles,

touchant.e.s,

grandes gueules

joueu.r.se.s,

allumeu.r.ses,

dissident.e.s

indiscipliné.e.s

excessi.f.ve.s,

L’écriture inclusive dans cette bande-annonce était-elle nécessaire ? J’ai demandé à Julie Moynat (nouvel onglet), entendante, qui m’a confié que ce n’était pas utile d’autant plus que la voix off s'exprimait au féminin.

De plus, un ami sourd a vu le film documentaire Dahomey au cinéma et a été très étonné de voir l’écriture inclusive avec le point médian dans les sous-titres. Il a été perturbé au point de demander à son voisin entendant s'il entendait des « iels » dans le discours oral. La réponse a été négative.

Le film lui a beaucoup plu, mais il se demandait si l'utilisation des points médians était réellement utile, même si le message s'adressait aussi bien aux hommes qu’aux femmes :

En fait, le problème, c’est pas l’écriture à proprement dit… C’est la transposition des voix au cinéma… Si un personnage dit “iel” ça me gêne pas, c’est naturel mais si l’écriture inclusive est volontairement mise en sous-titrage alors que la voix ne le dit pas forcément. C’est ça qui me gêne. Dans Dahomey, je n’ai trouvé aucune information qui confirme que la voix off parle en inclusive.

Ses propos trouvent un écho en moi. Les sous-titres sont destinés à rendre l’œuvre accessible aux personnes qui ne peuvent pas entendre, et non à les pertuber. Ils ne doivent pas non plus distraire, car la personne lit les sous-titres tout en regardant les images à l’écran.

Cependant, le point médian créé une confusion : on s’étonne de sa présence, surtout lorsqu'il n’est pas question d'inclusivité ou de non-binarité. En s’étonnant, on est distrait et on peut rater ce qui se passe à l’écran car le cerveau tente d’analyser ce qui vient d’être lu.

D'ailleurs, l'autre jour, Julie a posé cette question :

Pourquoi les personnes sourdes auraient une autre version que les personnes entendantes ?

C’est une question que je me pose régulièrement, et pas seulement à propos de l’écriture inclusive. Cela arrive aussi lorsque certains sous-titres diffèrent de ce que j'entends. Les raisons peuvent varier, mais j’ai l’impression d’être infantilisée ou de manquer certaines informations.

C'était le cas quand j'avais des étoiles dans des sous-titres dès qu'on disait des gros mots. Pourquoi n’aurais-je pas droit d'accéder aux gros mots comme tout le monde ? J’avais abordé ce sujet il y a quelques années sur Twitter/X (nouvel onglet). Par exemple, auparavant, les gros mots étaient censurés et remplacés par des étoiles, même lorsque les termes n’étaient pas réellement offensants. Heureusement, il est désormais possible d’activer une option permettant de voir les termes "offensants".

Autre exemple : Erremsi tient à rendre son discours inclusif dans ses vidéos Parlons peu, signons bien (notamment celle sur Hearing Savior (nouvel onglet) que je trouve très bien), disponibles sur Instagram, c'est pourquoi nous voyons souvent le point médian dans les sous-titres. Au début de la vidéo, ça va, mais plus elle dure, plus il devient difficile de déchiffrer chaque sous-titre contenant des points médians. Sur Instagram, il est compliqué de faire pause régulièrement ou de revenir en arrière, car l’interface n’est pas très user-friendly. À la longue, cela devient fatigant, même si certaines personnes peuvent ne pas ressentir cette fatigue, probablement parce qu’elles sont habituées.

En voyant l’écriture inclusive avec le point médian dans plusieurs vidéos comme celles d’Erremsi, je me suis demandé si c’était nécessaire de l’afficher, surtout qu’à l’oral, on n’insiste pas sur l’aspect inclusif des termes.

Prenons l’exemple de cette phrase : “Vous êtes content•e ?”

Lorsqu’une personne s'exprime dans une vidéo et s’adresse à son public, elle ne peut pas deviner à qui elle parle précisément. Elle ne peut donc pas dire “vous êtes content ou contentE ?”. Pour éviter de discriminer la personne à qui l’on s’adresse, on utilise le point médian dans les sous-titres.

Mais, est-il justifié de mettre le point médian en sous-titres, alors qu’on ne le fait pas à l’oral ? Si on veut qu’il y ait de l’écriture inclusive dans les sous-titres, il faut que le discours oral soit inclusif.

Comment mettre de l’écriture inclusive dans les sous-titres ?

On a tendance à l’oublier : l’écriture inclusive ne se limite pas au point médian.

En effet, on peut utiliser l’écriture inclusive de manière différente, notamment par une rédaction neutre. Celle-ci peut se manifester par une formulation :

  • neutre, comme « la personne », « la population », « le public », « le personnel », « l'assemblée », « tout le monde », etc ;
  • épicène, comme « l’interlocuteur ou l’interlocutrice », « les candidats ou candidates », « les orateurs ou oratrices », avec l'accord de proximité ;
  • avec des abréviations inclusives, telles que « utilisateurice », « orateurice » ou « interlocuteurice ».

Il existe des noms neutres, des adjectifs épicènes, des pronoms épicènes ou encore des phrases épicènes. Vous trouverez de beaux exemples sur Guide d'écriture pour toutes et tous (nouvel onglet). Aussi, je vous invite à lire un autre excellent article Écriture inclusive et accessibilité numérique (nouvel onglet) de Julie Moynat, qui explique bien mieux que moi comment pratiquer l’écriture inclusive autrement que par l’utilisation du point médian.

Si je prends quelques exemples de la vidéo d’Erremsi, voici un tableau avec quelques phrases comparant ce qu'on entend, ce qu'on lit, et ce que je propose comme alternative orale et écrite :

Ce qu'on entend

Ce qu'on lit

L'alternative orale et écrite

“L’entendant qui sait”

“L’entendant•e qui sait”

“La personne entendante qui sait”

“Entre les sourds et entendants”

“Entre les sourd•e•s et entendant•e•s”

“Entre les personnes sourdes et entendantes”

“Il y a celui qui ne côtoie pas de sourds”

“Il y a celui ou celle qui ne côtoie pas de sourd•e•s”

“Il y a la personne qui ne côtoie pas de personnes sourdes”

Vous l'avez compris, il est possible d'adopter un discours neutre pour inclure toutes les personnes quel que soit leur genre. Par conséquent, afin que les sous-titres soient inclusifs, il faut que le discours oral le soit aussi.

Il faudrait y penser bien avant de concevoir les sous-titres. Souvent, les dialogues sont rédigés en amont lors de l'écriture des scénarios. De plus, pendant la post-production des séries et films, lorsqu’il y a du doublage à réaliser, il serait judicieux d’écrire des dialogues neutres afin d’éviter l’utilisation de points médians dans les sous-titres.

Prenons un autre exemple : dans la série Heartstopper, on pourrait envisager de remplacer cette phrase « Tu es trop attentionné•e » par « Tu es aux petits soins » comme le suggère Sarah sur BlueSky (nouvel onglet), pendant la création des sous-titres. Cependant, si on entend « Tu es trop attentionné•e » et qu'on lit « Tu es aux petits soins », ce décalage peut être perturbant.

Il est vrai que ce genre de décalage peut se produire avec le sous-titrage SME (sous-titrage pour sourds et malentendants). Selon la charte relative à la qualité du sous-titrage à destination des personnes sourdes ou malentendantes (nouvel onglet) créée en 2011, il doit y avoir un nombre de caractères limité pour un temps de lecture précis, ce qui entraîne souvent un décalage entre ce qu’on entend et ce qu’on lit. Personnellement, cela m’agace parfois.

Il est donc préférable d'éviter cette situation avec l’écriture inclusive. C’est pourquoi je préconise de penser à l’accessibilité en amont et de rédiger des dialogues avec des formulations neutres pour éviter d'utiliser le point médian dans les sous-titres.

Si vous ne savez pas comment utiliser des formulations neutres ou épicènes, le site eninclusif.fr (nouvel onglet) peut vous aider.

Conclusion

Pour une meilleure lisibilité, je recommande d'éviter le point médian (et ses autres variantes) dans les sous-titres. Il est possible de rédiger un discours inclusif à la fois à l'oral et à l'écrit par une formulation neutre.

Merci à toutes les personnes qui ont participé à mon sondage et qui ont partagé leurs réflexions sur les réseaux sociaux. Ces échanges m'ont beaucoup aidée pour cet article.


Sources citées dans l'article

Autres ressources

Pour rédiger cet article, j'ai utilisé Scribbr (nouvel onglet) pour réécrire certains paragraphes car je fais régulièrement des erreurs de syntaxe.

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