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Quand les innovations pensées pour les personnes handicapées deviennent universelles

Temps de lecture : 6 minutes

Introduction

Il y a des inventions qui, à l’origine, ont été imaginées pour répondre aux besoins spécifiques des personnes handicapées, avant de devenir des outils du quotidien pour tout le monde. Les SMS, la télécommande, les livres audio, les pailles, les épluche-légumes… La liste est longue. Ces produits illustrent parfaitement ce qu’on appelle l’effet du trottoir abaissé (the curb-cut effect), un concept que j’ai découvert lors de l’exposition Le Design au service du Handicap (Nouvelle fenêtre) organisée par l'association Arty Co (Nouvelle fenêtre) , où j’ai eu l’occasion d’intervenir sur les enjeux de l’accessibilité numérique.

Les origines de l’effet trottoir abaissé (the curb-cut effect)

En 1945, aux États-Unis, des premiers abaissements de trottoir (curb cuts) ont été créés pour faciliter les déplacements des vétérans handicapés suite à la Seconde Guerre mondiale.

Puis, dans les années 1970, à Berkeley en Californie, des personnes militant pour les droits des personnes handicapées - article en anglais (Nouvelle fenêtre) (EN) — notamment des personnes en fauteuil roulant — ont exigé que les trottoirs soient abaissés pour faciliter leurs déplacements. Ces aménagements, d’abord perçus comme une contrainte, ont finalement profité à bien plus de monde : parents avec poussettes, personnes âgées, personnes avec leurs valises ou caddies... Aujourd’hui, on ne les remarque même plus, tant ils font partie du paysage urbain.

C’est ainsi qu’est né l’effet du trottoir abaissé — ou the curb-cut effect.

Illustration du “curb-cut effect”. On voit un trottoir abaissé permettant à une personne en fauteuil roulant de traverser. Autour d’elle, plusieurs personnes profitent du même aménagement : un parent avec une poussette, une personne avec une valise à roulettes, un livreur avec un chariot et un cycliste. Le texte en anglais indique : « When we design for disabilities, we make things better for everyone »

"Quand on conçoit pour les personnes handicapées, on rend les choses meilleures pour tout le monde."

© sketchplanations site en anglais, nouvelle fenêtre (EN)

L'effet du trottoir abaissé (the curb-cut effect) est devenu un concept clé du design universel : ce qui est pensé pour les personnes handicapées finit souvent par bénéficier à tout le monde.

Voici quelques exemples.

Les innovations créées pour les personnes handicapées

La télécommande

Inventée en 1950 par Eugène McDonald Jr. (sous le nom Lazy Bones), la télécommande permettait aux personnes à mobilité réduite de gagner en autonomie. À l’époque, changer de chaîne ou ajuster le volume impliquait de se lever, ce qui pouvait être une épreuve. Aujourd’hui, la télécommande est devenue un objet banal.

Les livres audio

Les livres audio ont été créés dans les années 1930 par l’American Federation for the Blind pour permettre aux personnes malvoyantes ou aveugles d’accéder à la Bibiliothèque du Congrès dans le cadre du programme Books for the Adult Blind Project. À l’origine, ces livres étaient enregistrés sur des disques vinyle, une technologie rendue possible grâce au phonographe de Thomas Edison. Aujourd’hui, les livres audio sont devenus un média culturel à part entière.

Petite anecdote : mon amie Sophie Drouvroy (Nouvelle fenêtre) , sourde, m'a confié avoir utilisé les livres audios pour sa rééducation auditive. Elle lisait les livres en écoutant simultanément les enregistrements, ce qui l’a aidée à apprivoiser ses implants cochléaires.

Les pailles

Les pailles pliables ont été perfectionnées dans les années 1930 par Joseph Friedman pour permettre aux patients alités de boire plus facilement. Elles ont ensuite été adoptées massivement, devenant un objet du quotidien.

Pourtant, pour des raisons écologiques, on a banni les pailles en plastique, ce qui pose problème aux personnes handicapées qui en ont réellement besoin (Nouvelle fenêtre) . Des pailles en papier se ramollissent rapidement. D'autres options comme les pailles en verre, en métal, en bambou ou en plastique rigide peuvent représenter un danger : risque d'étouffement, allergies ou problèmes d'hygiène si elles ne sont pas nettoyées correctement.

Il est regrettable de voir une solution pensée pour les personnes handicapées se retourner contre elles.

L’épluche-légumes

L’épluche-légumes moderne a été inventé en 1927 par Victor Pouzet (Nouvelle fenêtre) en France, avec sa marque, L'Économe®. Mais c’est Sam Farber, inspiré par sa femme Betsey ayant de l'arthrite, qui a popularisé l’épluche-légumes ergonomique avec la gamme Good Grips d'OXO, des ustensiles de cuisine faciles à tenir, conçus pour les personnes ayant des difficultés de préhension. Aujourd’hui, ces outils sont utilisés dans le monde entier, par des millions de personnes.

Pour la petite anecdote : l'épuche-légumes a longtemps été ma bête noire. Je n'arrivais pas à éplucher les légumes avec un économe classique... tout simplement parce que je suis gauchère. Ça m'a longtemps frustrée car je n'étais pas en mesure d'aider ma mère à éplucher, jusqu’au jour où elle a trouvé un économe spécialement conçu pour les personnes gauchères. Un détail qui a tout changé.

Les sous-titres

Dois-je aussi préciser que les sous-titres ont été aussi pensés pour les personnes sourdes et malentendantes ?

Aujourd’hui, ils sont omniprésents sur les réseaux sociaux. Mais leur popularisation n’est pas toujours synonyme de qualité : effets visuels agressifs, polices illisibles, couleurs mal choisies, sous-titres partiels ou mal synchronisés… Avoir des sous-titres mal conçus est pire que ne pas en avoir.

Pour en savoir plus sur les bonnes pratiques de sous-titrage, je vous invite à consulter :

Les SMS

Je ne pouvais pas ne pas mentionner les SMS, qui ont changé ma vie.

Dans les années 1990, l’ingénieur finlandais Matti Makkonen travaillant pour Nokia a imaginé ce moyen de communication écrit pour les personnes sourdes ou malentendantes, à une époque où le téléphone portable servait uniquement à téléphoner. Aujourd’hui, les SMS sont utilisés par des milliards de personnes.

Quand j’étais adolescente, j’ai reçu mon premier Nokia 3310 avec un forfait Motamo, spécialement conçu pour les personnes sourdes et malentendantes. Pour 15 euros par mois, j’avais droit à 200 SMS. Une aubaine, alors que les forfaits classiques de l’époque coûtaient une fortune pour quelques SMS et des heures d’appels. Ce forfait m’a offert une autonomie inestimable. Je pouvais communiquer sans avoir à demander de l’aide à mes parents pour passer un coup de fil. C’était une révolution pour moi.

Conclusion

Les trottoirs abaissés, les sous-titres, les ascenseurs, les télécommandes, les livres audio, les pailles, les épluche-légumes… Toutes ces innovations ont d’abord été imaginées pour répondre aux besoins des personnes handicapées. Aujourd’hui, elles sont utilisées par des millions de personnes, bien au-delà de leur public initial.

Tous ces exemples illustrent parfaitement un principe qui me tient profondément à cœur : « Rien sur nous sans nous ». Les meilleures solutions naissent quand les personnes directement concernées sont impliquées dans leur conception. C’est pourquoi, plus que jamais, il faut collaborer avec les personnes handicapées pour imaginer des innovations utiles, inclusives et accessibles.

L’accessibilité n’est pas un bonus : c’est essentiel. Et elle profite à tout le monde.

La prochaine fois que vous utiliserez une télécommande, écouterez un livre audio ou profiterez de sous-titres, souvenez-vous : ces innovations ont été créées pour les personnes handicapées avant de devenir universelles.

En résumé

Voici le visuel de l’exposition Le Design au service du Handicap (Nouvelle fenêtre) organisée par l'association Arty Co (Nouvelle fenêtre) qui m’a permis de découvrir l’effet du trottoir abaissé. Il résume parfaitement l’idée que ce qui est pensé pour les personnes handicapées finit souvent par bénéficier à tout le monde.

Visuel illustrant l’effet du trottoir abaissé (curb-cut effect). On y voit des personnes en fauteuil roulant, avec poussette ou valise, utilisant un trottoir abaissé. Le texte explique que les aménagements pensés pour les personnes handicapées profitent en réalité à tous. Des exemples sont cités : livres audio, ustensiles de cuisine OXO, paille flexible, SMS pour les personnes sourdes et malentendantes. En conclusion : “Designer des solutions pour compenser les handicaps, c’est souvent rendre la vie plus facile à tout le monde.”

© Dessin réalisé par Laure Barrière

© Crédit photo : Célia Huart, bénévole de l'association Arty Co

Sources

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